Surt (Lybie)

La ville médiévale de Syrte (Libye)

Le projet d'ouverture d'un chantier archéologique à Syrte s'inscrit dans le cadre de la Mission Archéologique Française en Libye, dirigée par le Professeur André Laronde et répond au désir des autorités libyennes de voir élargir cette mission à l'époque islamique. À ce jour aucune équipe française n'a jamais fouillé de site islamique en Libye.

Le lieu retenu a été proposé par les autorités libyennes car c'est un site pionnier de l'archéologie musulmane dans ce pays : c'est à la fois le site islamique le plus anciennement fouillé de Libye et le premier fouillé par les Libyens eux-mêmes. C'est en même temps un site-phare, situé à proximité de l'actuelle ville de Syrte, nouvelle capitale de l'Afrique, selon le vœu des autorités libyennes, et patrie du colonel Kadhafi.

Le projet présenté ci-dessous a été élaboré à partir d'une visite effectuée sur le terrain en août 2006 en compagnie d'un inspecteur des Antiquités libyennes et à la suite de l'accord donné pour l'ouverture de ce chantier par Monsieur Giuma Anag, Secrétaire général du Département de l'Archéologie libyen. Jean-Michel Mouton est le responsable scientifique de la Mission.

Histoire du site

La cité médiévale de Syrte (Surt) est située aux confins de la Cyrénaïque et de la Tripolitaine, en bordure de Méditerranée, à quelques dizaines de kilomètres à l'ouest de l'antique autel des Phillènes qui séparait traditionnellement les deux régions. Le site, appelé aujourd'hui Medayna, se trouve près de la petite agglomération de Madînat al-Sultan qui sert parfois à le désigner.

La ville médiévale de Syrte construite à l'est de la cité romaine d'Iscina dont les vestiges peu visibles aujourd’hui, couvrent une vaste superficie et n'ont jamais été étudiés.

Syrte semble avoir été fondée au moment de la conquête arabe, entre 642 et 644, lorsque les armées d‘Amr ibn al-‘Ass établirent leur camp à cet endroit, en bordure de la ville antique. Mais c'est à l'époque du califat fatimide (909-1171) que la ville connut son apogée, plus particulièrement entre le milieu du Xe et le milieu du XIe siècle. En effet, après plusieurs échecs pour conquérir l'Égypte liés à la longueur des communications et à l'absence de bases-relais, les Fatimides décidèrent, à partir des années 950, de fonder ou refonder une série de villes, comme Syrte ou Ajdabiyya, qui devaient servir de base pour la conquête. La présence d'un très grand nombre de citernes, encore visibles sur le site, montre clairement qu'une des fonctions du site était d'approvisionner en eau les armées. De même, un port fut aménagé au nord de la ville afin de servir de base navale, puis de port de commerce où étaient exportés, outre l'alun dit « de Syrte », nombre de produits issus du commerce transsaharien, Syrte étant à l'extrémité d'une route caravanière nord-sud.

C'est à cette époque de prospérité que furent construits les édifices remarquables de la ville mentionnés par les voyageurs comme la Grande Mosquée (jâmi‘) ou les trois fortins (burj). La ville fut alors entourée d'une muraille de 1700 m protégeant une surface habitée du 18 hectares.

Mosquée

Fort sud-ouest

Le déclin puis l'abandon de Syrte sont traditionnellement expliqués par les tensions naissantes, dans les premières décennies du XIe siècle, entre les Fatimides installés en Égypte et leurs gouverneurs zirides d'Ifriqiya, qui se disputèrent le contrôle de la cité aux frontières des deux provinces. Les invasions des Banû Hilâl et des Banû Sulaym, tribus arabes envoyées par les Fatimides contre les Zirides, auraient entraîné le pillage du site vers 1050 et son abandon définitif. Il faut aussi souligner que la ville perd sa fonction première au moment où l'Ifriqiyya et l'Égypte deviennent deux provinces indépendantes.

Les ultimes mentions de la ville de Syrte à l'époque médiévale se trouvent dans des récits de voyage des XIIe et XIIIe siècles qui signalent bien que la ville a été détruite, mais que certains monuments ont survécu comme les fortins et sont occupés par des bédouins.

Historique des fouilles

Si les ruines de la ville de Syrte sont mentionnées par les voyageurs dès le début du XIXe siècle (les frères Beechey en 1821, H. Barth en 1846), les descriptions sont alors succinctes car le site n'a pas conservé de monuments remarquables en élévation. Il faut attendre 1952 et l'archéologue anglais Richard G. Goodchild pour que l'importance du site soit signalée à la communauté scientifique : il est le premier à s'intéresser à l'histoire du site, à en donner le descriptif et à en dresser le plan à partir de photos aériennes et d'un relevé sur le terrain.

La première fouille (1962) est réalisée par l'archéologue libyen, Abdulhamid Abdusaid. Elle porte sur la grande mosquée fatimide à portique et minaret décentré, dont il livre le premier plan en soulignant la mauvaise orientation du mur de qibla. Dans les années qui suivent, un autre archéologue libyen, Muhammad Mustapha, retrouva le tracé de l'enceinte primitive et les trois portes de la ville qu'il fouilla. Il mena également une campagne de fouille au pied du fortin sud-est et mit au jour une série d'unités d'habitat.


La dernière grande fouille a eu lieu entre 1977 et 1981. Elle a été confiée à une mission anglaise dirigée par Geza Fehervari et financée par The Society of Libyan Studies. Ces différentes campagnes ont porté essentiellement sur deux secteurs : tout d'abord, celui de la grande mosquée, dont le plan a été repris et les alentours fouillés ; le secteur dit du « môle central » à l'endroit supposé de l'emplacement du palais du gouverneur de la cité.

Au début des années 2000, les autorités libyennes ont essayé de lancer une fouille panarabe qui devait associer plusieurs archéologues des pays arabes du Mashreq (Koweit, Syrie,...). Deux campagnes successives ont permis l'ouverture d'un nouveau secteur de fouille (site nord-ouest). Mais le projet est aujourd'hui abandonné et n'a pas donné lieu jusque-là à une publication.

Vestiges mis au jour lors des fouilles précédentes

 

Problématique et méthodologie

Ce nouveau chantier a pour objectif d'éclairer un certain nombre de points, dont la portée va bien au-delà de la seule compréhension de ce site.

- Déterminer avec précision la durée d'occupation du site.

- Comprendre l'organisation spatiale d'une petite ville côtière. Comment est organisé le système défensif ? Comment se répartissent les édifices religieux, les centres du pouvoir et les quartiers artisanaux ? Cette étude permettra de voir aussi quelle a été l'importance de l'influence fatimide dans la refondation de la ville au milieu du Xe siècle.

- Le relevé général du site et l'étude des fortins et des structures environnantes devraient permettre de comprendre quelles étaient les fonctions dominantes de cette ville.

- Dans le prolongement de ces recherches, l'étude du mobilier, notamment céramique, et des productions de l'artisanat local permettront de mieux comprendre la place de la Libye médiévale dans les relations Maghreb-Machreq et Afrique sud-saharienne-Méditerranée.

 

Opérations de terrain

Le programme de travail proposé s'organise selon trois grands axes de recherche prenant en compte la globalité du site de Syrte et la durée de quatre ans des concessions accordées par les autorités libyennes.

Cliquez içi pour agrandir le plan

 

- Cartographie générale du site :

* Relevé topographique complet du site avec des courbes de niveau équidistantes de 50 cm (1 m sur le plan ancien) à l'aide d'un tachéomètre laser, d’une station totale GPS différentielle et du logiciel Covadis fonctionnant sur Autocad.

                 

Levé topographique (station totale GPS différentielle)

 

* Enregistrement systématique de toutes les structures construites apparentes sur le terrain et localisation de celles-ci sur la carte topographique (tracé précis de l'enceinte, situation des citernes, des routes d'accès à la ville et des quartiers périphériques, qui n'ont jusque-là pas été repérés).
* Prospection systématique avec ramassage de surface et réalisation d'une carte des densités de céramiques. Cette méthode permet d'évaluer l'occupation du site par zone, fournit des éléments de datation et de localiser différents types de zones d'occupation.
* Etablissement d'une première typologie du mobilier céramologique. Le site de Syrte pourrait servir de référentiel pour les céramiques d'époque islamique encore mal connues pour cette zone charnière du monde musulman entre Maghreb et Mashrek.


- Fouille des fortins (burj) et étude de leur relation avec la ville. Les voyageurs et géographes médiévaux signalent la présence de trois fortins (burj). L'archéologue libyen Abdulhami Abdusaid a mis en évidence la présence des trois éminences qu'il a identifiées aux fortins médiévaux : un extra muros au nord de la ville et deux intra muros au sud-est et au sud-ouest de la ville. L'étude de ces fortins présente un intérêt majeur d'un point de vue archéologique. Leur situation est tout d'abord étrange par rapport à nos connaissances concernant les villes fatimides traditionnelles. Leur étude devrait permettre de comprendre leur fonction au sein de l'espace urbain et de livrer une explication aux évolutions des fonctions dominantes de la ville.

Fortin sud-ouest

- L’étude du cimetière («site sud»). Les voyageurs arabes du Moyen Âge soulignent l'absence de quartiers extra muros (rabad) à Syrte. Toutefois, une forte concentration de structures circulaires a été repérée au sud de la ville. Il s'agit d’une zone cimétériale, comme semble l'indiquer la présence de stèles inscrites. Cependant, les différentes tombes sont généralement situées au sein de structures plus importantes qui ne sont pas sans rappeler les villas funéraires d'époque fatimide trouvées sur le site de Fustat. L'étude de ce complexe permettrait de mieux connaître les pratiques funéraires dans cette partie du monde musulman aux confluents de multiples influences religieuses (sunnisme, kharidjisme) et de préciser par l'étude des stèles la période d'occupation de la ville et, à travers l'onomastique, l'origine de la population la peuplant.

Collaborations

L’étude de la ville médiévale de Syrte s'inscrit dans le cadre de la Mission Archéologique Française (MAF) en Libye dirigée par le Professeur André Laronde et bénéficie à ce titre des moyens techniques, des véhicules (deux voitures) et du matériel sur place. Les démarches relatives à l'obtention des autorisations de fouilles et des visas de recherche pour se rendre en Libye se font par l'intermédiaire du directeur de la mission. Pour l'année 2007, outre le financement demandé au Ministère des Affaires Etrangères, la mission a été soutenue par le Laboratoire d'archéologie et d'histoire médiévale de l'Université de Picardie. Un autre soutien important a été apporté par la FRE 2454 « Proche Orient, Iran, Caucase : diversités et continuités » et par le réseau auxquels le directeur de la mission est affilié. Un complément a été également donné par l'UMR 3747 « Archéométrie et archéologie » pour le matériel directement lié à l'étude des céramiques. Le Service des Antiquités libyennes met à disposition la maison de fouille du site où est logée la mission ainsi que l'extension récente de celle-ci comportant une salle de travail et une cuisine. Par ailleurs, l'accès au mobilier de fouille des précédentes missions archéologiques effectuées sur le site et pour une part encore inédit, se trouvant dans les réserves du musée de Syrte, sera mis à la disposition des membres de la mission au titre de documentation.

L'étude de la ville médiévale de Syrte se veut pluridisciplinaire, faisant intervenir des historiens connaissant les textes arabes médiévaux, des archéologues de terrain, des céramologues, des épigraphistes, des topographes, un archéozoologue et un sédimentologue.

 

Campagne 2007

La campagne 2007 a eu lieu en août. Les membres de l'équipe ont été logés dans la maison de fouille de Syrte à 500 mètres du site. Cette première campagne consistait tout d'abord à reprendre la cartographie générale établie dans les années 50 par la mission anglaise de R.-G. Goodchild. Il s'agissait de relever avec précision toutes les structures émergentes issues des précédentes campagnes archéologiques ou dont la trace est perceptible en prospection. Quelques jours de prospection sur place a déjà permis d'améliorer considérablement la carte du site. Un travail systématique réalisé à grande échelle sur le terrain devrait permettre d'avoir une idée précise de la répartition des différentes fonctions urbaines et des zones de fouilles à privilégier dans cet ensemble. Dans le même temps, une prospection systématique du site avec ramassage de surface a été effectuée. Cela permis d'établir une carte des densités de céramiques de surface et ainsi d'évaluer l'occupation du site par secteur et de localiser différents types de zones d'occupation.

Le relevé archéologique a porté sur l’enceinte et ses abords.

 

Campagne 2008

Un premier secteur de fouille a été ouvert lors de la seconde campagne en 2008. Le fortin sud-ouest est la zone la plus propice à ce travail dans la mesure où il s'agit de la structure aujourd'hui la mieux conservée sur le site. Le travail de dégagement, de fouille et de restauration de cet édifice permettrait tout d'abord de livrer au Service des Antiquités libyen un résultat immédiat et spectaculaire, tout en éclairant de façon décisive le système défensif de la ville, la fonction de ces fortins intra-muros, le lien qu'ils entretiennent avec l'enceinte, les portes de la ville et leur place dans le système défensif. Le relevé des structures archéologiques s’est poursuivi à l’intérieur de la ville.

 

Campagne 2009

La campagne 2009 s'est déroulée en avril. L'équipe s'est concentrée sur trois objectifs :

- la prospection magnétique d'une partie de la ville et de l'enceinte urbaine,

- la fouille de deux structures repérées lors de la prospection de 2007 en vue de confirmer les premières hypothèses d'interprétation,

- le levé topographique complet de la ville à l'aide d'une station totale GPS différentielle.

 

Bibliographie sommaire

A. Abdussaid, « An early mosque at Medina Sultan », Libya Antiqua, p. 155-160.
R.-G. Goodchild, « Medina Sultan (Charax-Iscina-Sort) »,
Libya Antiqua, I, 1964, p. 99-106

G. Fehérvari, ‘Abbas Hamdani, M. Shaghlouf, H. Bishop, Excavations at Surt (Medinat Al-Sultan) between 1977 and 1981, Kent, 2002.