Sadr (Egypte)

Sadr, une forteresse de Saladin dans le Sinaï (Égypte)

Présentation historique


La forteresse de Sadr, appelée aujourd’hui Qal’at al-Guindi, fut construite au début des années 1170 par le célèbre sultan kurde Saladin. Elle constitue aujourd’hui un des rares témoignages authentiques de l’architecture militaire musulmane du temps des croisades.

 

La fonction première de cet édifice était d’assurer la protection de la route reliant l’Égypte à la Syrie par le Sinaï central, permettant ainsi les communications entre les deux parties de l’empire de Saladin en contournant le royaume latin de Jérusalem. Les militaires et les caravanes qui passaient par Sadr pouvaient trouver de l’eau grâce à la présence d’une source pérenne et d’un barrage d’oued qui captait les eaux de pluie. La forteresse put ainsi résister aux croisés en 1177 et servir de base tant militaire que spirituelle. Cette forteresse était enfin un instrument de propagande devant célébrer les vertus de guerrier de Saladin, prince en manque de légitimité.

En 1187, la victoire de Saladin contre les croisés à Hattîn et la chute de Jérusalem entraînèrent le déclin de la fonction stratégique de la forteresse. Désormais, les communications entre l’Égypte et la Syrie s’effectuèrent par la route du Nord-Sinaï longeant la Méditerranée. La forteresse connut cependant une véritable renaissance au début des années 1220, lorsque le neveu de Saladin, le sultan al-Malik al-Kâmil, ordonna sa restauration pour qu’elle accueille et protège les pèlerins qui se rendaient en pèlerinage à la Mecque par le Sinaï central. Cette renaissance fut éphémère ; la forteresse de Sadr fut définitivement abandonnée au milieu du XIIIe siècle après avoir eu pour ultime fonction de servir de prison militaire.

 

Le cadre géographique

 

 

La forteresse est située dans un secteur de hauts plateaux. Bâtie au sommet d’une butte témoin (653 m), elle constitue une véritable tour de guet, contrôlant le col entre le Gebel Gidi et le Gebel Somar.

Les campagnes de fouilles (2001-2005)


Le site de Sadr a été redécouvert au début du XXe siècle par un ingénieur français, Jules Barthoux, qui établit le premier plan du site.

 

 

Il faut attendre 2001 pour que s’ouvre à Sadr un chantier archéologique, sous la direction de Jean-Michel Mouton, associant l’IFAO (Institut Français d’Archéologie Orientale) et le Laboratoire d’Archéologie et d’Histoire de l’Université de Picardie Jules Verne. Durant la campagne annuelle, au mois de février, les membres de la mission sont installés dans un campement situé à 4 km du site, près d’une oasis. Sadr constitue un « ensemble clos », caractérisé par sa courte durée d’utilisation et par le fait que les matériaux n’ayant pas fait l’objet d’une récupération sont restés en place et autorisent une anastylose presque complète. Cette préservation du site est visible au travers du mobilier archéologique (céramique, os, bois, tissus et papiers), le plus souvent à même la terre, dans un état de conservation exceptionnel.

 

Cette mission s’est fixée plusieurs axes de recherche, liés à la nature de l’édifice et aux conditions de vie de sa garnison. La fouille de structures remarquables comme l’enceinte, les mosquées, les unités d’habitation et le hammâm a permis de mieux comprendre la gestion de l’eau dans ce milieu aride ainsi que l’organisation de la défense.


La porte et l’enceinte


On peut discerner les murs puissants, les tours carrées, ou rondes peut-être à l’imitation des Francs, qui couronnent un vaste plateau, dominant les environs de près de 100 mètres. Les flancs escarpés de la butte offraient déjà une excellente défense naturelle ; de plus une source pérenne au pied du plateau garantissait l’approvisionnement en eau.

Une longue rampe permet de gravir le front nord, le seul accessible par un vaste lacet qui adoucit l’effet de relief, mais surtout place les arrivants sous le contrôle des défenseurs. Un chemin de ronde crénelé domine. Le socle rocheux a été taillé verticalement sur près de 6 m. Hauts de 4 m, les murs de l’enceinte confèrent une grande force esthétique à l’ensemble.


      

Mais la fonction première de l’ouvrage est la défense : tous les 4,5 m, le mur est percé de hautes archères. Une première porte barre la voie d’accès. Couverte en plein cintre et haute de 4,5 m, elle s’appuie, côté courtine, sur un aménagement du rocher et côté pente sur une guérite pourvue d’archères. Une rampe dallée longeant la courtine conduit devant la seconde porte, couverte d’un arc brisé. Elle donne accès à un ouvrage avancé, une barbacane. Sa façade est ornée d’un lion passant. Un large et profond fossé enjambé par un pont précède la porte. La rampe par un coude amène face à la troisième porte qui permet de franchir la courtine. Son ouverture haute de près de 3,5 m pour une largeur de 1,9 m, est flanquée de deux fortes tours circulaires. De forts piédroits supportent un linteau plat avec, sur la clef centrale et inscrite dans un cercle, l’étoile à six branches de Saladin.


Les unités d’habitation


Pour comprendre la mode de vie et le système de logement des membres de la garnison, un secteur de fouille a été ouvert contre l’enceinte nord où se trouve une série d’unités d’habitations mitoyennes. Ce choix a été orienté par la découverte d’une peinture murale représentant une scène de bateaux particulièrement remarquable et inattendue dans ce désert. L’habitat (220 m2), structuré par deux pièces jointives munies d’archères, l’une résidentielle et l’autre affectée au service, se compose de plusieurs petites salles et d’espaces de dégagement : vestibule, cellier, cuisine, latrines avec lavabo, hammam à hypocauste, grande cour, couloirs…

 

            

Le secteur a été étendu à deux habitations mitoyennes à l’est et à l’ouest reprenant le même mode d’organisation mais d’une manière plus simple, avec des adaptations afin que l’espace privé n’empiète pas sur les zones publiques affectées à la défense.
La fouille exhaustive de certaines pièces a permis de caractériser la qualité des aménagements, bien révélée par le système d’hypocauste situé sous les dalles du petit hammam.
Le mobilier très diversifié (céramiques, pièces de tissu, peignes, abécédaire) témoigne, à la fois, d’une grande richesse et d’une occupation dense mais de courte durée. Cette dernière impression est confirmée par la faible importance des réaménagements. Les monnaies retrouvées ainsi que le mobilier céramique placent l’abandon vers le milieu du XIIIe siècle.
Ces habitats correspondant à la résidence de personnages à statut particulier, hommes de religion ou militaires de rang supérieur, dont la présence sur le site est clairement attestée par les textes. Leur organisation, leur délimitation commune et leur répétition le long de l’enceinte permettent de supposer que la forteresse est utilisée comme un camp d’entraînement de haut niveau, qui mêle exercices militaires et formation religieuse.
La transformation observée dans les pièces d’archère, qui tend à masquer leur caractère résidentiel primitif, pourrait illustrer le changement de fonction de la citadelle et celui du statut de ses occupants.


La mosquée


Au centre du plateau de la forteresse se trouve un complexe religieux avec quatre lieux de culte servant à la prédication et à la prière des fidèles demeurant sur le site, militaires et hommes de religion, ou de passage, marchands et pèlerins. Il s’agit de deux musallâ, ou mosquées de plein air, utilisées lors des grandes fêtes de l’Islam et de deux mosquées couvertes. De plus, deux oratoires, l’un dans l’entrée de la forteresse, face à la porte, l’autre à l’intérieur de la résidence du gouverneur, renforcent la dimension religieuse du site.
Ces édifices sont un témoignage rare et précieux de l’architecture religieuse du temps de Saladin. La grande mosquée-citerne au sud du complexe, composée d’une salle de prière, a préservé un mihrab en forme de conque où l’on décèle encore des traces de polychromie. Les murs, couverts encore d’une partie de leurs enduits, sont percés sur trois côtés de baies aux linteaux décorés d’oiseaux, rosaces et coquilles stylisées. La façade d’entrée, dont la porte est constituée d’un arc brisé, était couronnée de merlons selon la tradition égyptienne.
L’enclos à ciel ouvert de 150 m2 du grand musallâ septentrional est recouvert d’une chape de mortier hydraulique, permettant de collecter les eaux de pluies et de les faire converger vers le bassin de décantation voisin. Le long du mur de qibla, les fidèles pouvaient se reposer sur des banquettes.

Certaines mosquées de Sadr sont construites au-dessus de citernes creusées dans le rocher et couvertes par des dalles de pierres portées par des séries d’arcs.

Outre un imâm chargé de diriger la prière, la forteresse accueillait des ascètes ou soufis qui s’y retiraient pour écrire des recueils de traditions prophétiques. De nombreux pèlerins allant à la Mecque ou en revenant y faisaient halte. Le mobilier découvert, comme des fragments de lampes de mosquée et un lutrin en bois pour lire le Coran, illustre cette vie religieuse.


La résidence du gouverneur et son hammam


La résidence du gouverneur est située dans la partie la mieux protégée de la place, contre la courtine, dans l’angle sud-est de la forteresse. Les sommets des murs fournissent des informations sur son plan : au centre d’un carré d’environ 25 m de côté, on repère un oratoire et, tout autour, une série de petites pièces. Les fouilles ont porté sur les espaces situés dans l’angle nord-est. Une partie de la rampe qui conduit de l’esplanade des mosquées à l’entrée de la résidence a été mise au jour. Le hammam de la résidence a été entièrement fouillé.

    

D’une surface de 40 m2, il se développe sur deux niveaux et se divise en deux parties : les pièces accessibles aux seuls occupants de la résidence et celles réservées à la chaufferie et à ses services. La plupart des salles possèdent toujours leur plafond. Les pièces de service, accessibles depuis l’extérieur de la résidence et situées à proximité des grandes citernes de la forteresse, comprennent au rez-de-chaussée une réserve de combustible et une chaufferie, et, à l’étage, une citerne d’eau froide qui alimente par gravité les lavabos de toilette et la cuve destinée à produire la vapeur.

Le bain proprement dit, auquel on accède uniquement depuis l’intérieur de la résidence, comprend trois pièces principales en enfilade dont l’atmosphère est plus ou moins chaude et saturée en humidité. Elles sont séparées par de petits corridors, sortes de sas, qui permettent de réguler des échanges thermiques.

La première salle, non chauffée, est la salle de déshabillage. Une banquette maçonnée, destinée au repos des utilisateurs, occupe le fond de la pièce. Cette banquette abrite trois petits placards à parois festonnées dans lesquels ont été retrouvés des noyaux de pêches, de dattes et d’amandes ainsi que des coquilles de noix et de noisettes. La pièce était couverte par une toiture-terrasse et un lanterneau à coupole ajourée.

La deuxième salle, isolée de la première par une porte et un corridor, était chauffée à la fois par la vapeur provenant de la chaudière productrice d’eau en ébullition et par un sol à hypocauste. Deux petits bassins en calcaire, alimentés en eau servaient à la toilette. La couverture de la pièce, en place, est percée de douze petits jours en forme d’étoiles à six branches et de disques fermés par des plaques de verre colorées.

La troisième salle, de dimension réduite, est chauffée par le sol et la vapeur d’eau qui provient de la salle centrale. Le sol du hammam est entièrement revêtu de dalles de calcaire dont les pentes convergent vers un conduit d’évacuation qui se branche sur un grand exutoire aménagé à travers le rempart. L’ensemble des eaux usées pouvait ainsi être facilement évacué à l’extérieur de la forteresse.

Bibliographie

L. Basch, J.-O. Guilhot, J.-M. Mouton, Ph. Racinet, E. Rieth, « Découverte d’un décor de bateaux d’époque ayyoubide dans la forteresse de Ṣadr au Sinaï », Annales Islamologiques XLIX, 2005, p. 1-23.


« Sadr au Sinaï, la forteresse de Saladin », Archéologia, n° 410, avril 2004, p. 26-39.
Collectif, Sadr, une forteresse de Saladin dans le Sinaï, imprimé par Gobelins, l’école de l’image, Noisy, 2007, 37 p.


J.-M. Mouton, « Sadr, une forteresse de Saladin au Sinaï : Histoire et archéologie », CRAIBL, 2007, fasc. 1 (2009), p. 247-279.


Une publication sur le bilan des fouilles est à paraitre.