
« L'autre personnage du livre, c'est le lecteur »
Entretien avec Eric Chevillard
(propos recueillis par Aline Girard, Luc Ruiz et Alain Schaffner)
1) On a du mal à vous situer dans la littérature contemporaine tant votre manière semble originale. Quelles sont les lectures qui vont ont marqué ? Avez-vous des titres à ajouter à votre bibliothèque idéale telle que vous l'avez présentée (lesinrocks.com1)? Ou, si vous préférez ne pas y revenir en détail, quels sont les aspects qui vous touchent ou vous retiennent particulièrement dans les œuvres littéraires que vous aimez ?
Votre question est assez caractéristique de l'embarras de la critique à l'égard de mes livres. D'une part, elle en souligne volontiers l'originalité, mais pour s'enquérir aussitôt de mes maîtres ou des influences qu'elle croit y démêler. Je suis en partie responsable de ce paradoxe puisque j'ai souvent affirmé que je travaillais effectivement la littérature au corps, ou le corps de la littérature, que je m'inscrivais en tout cas dans l'espace littéraire dont je revendique l'autonomie, et non dans le champ social, politique, psychologique, etc. Du coup, on présente parfois mon travail comme une sorte de synthèse post-moderne d'oeuvres singulières et l'on cite alors les noms de Sterne, Lautréamont, Perec, Michaux, Beckett, Queneau, Pinget, et d'autres encore. C'est me faire beaucoup trop d'honneur, évidemment, mais je suis pourtant las à force de cette recherche permanente de lignages ou de filiations. Sans compter qu'un tel mélange d'influences supposées ne pourrait guère produire qu'un très indigeste brouet... Beckett est le seul écrivain, parmi les noms cités ci-dessus, que je lisais vraiment à l'époque où j'ai écrit Mourir m'enrhume. Il comptait plus que nul autre pour moi et cela est certainement visible, sinon voyant, dans ce premier livre. Je ne suis plus dans cette dépendance. Il est sans doute un peu abusif de croire que les grandes lectures que fait un écrivain sont ensuite assimilées et recyclées dans sa propre œuvre. Parfois, elles l'aident plutôt à délimiter son champ d'action : ce qui a été fait n'est plus à faire.
2) Vous paraît-il juste d'être associé à la tradition antiromanesque dans laquelle des auteurs comme Sterne, Fielding ou encore Diderot apparaissent comme des figures majeures ?
Il y a quelque chose de paradoxal aussi, voire de contradictoire dans la formule « tradition antiromanesque ». Mais je suppose en effet que l'on peut être dynamiteur de ponts de pères en fils. Encore une fois, je revendique aujourd'hui une certaine innocence. Il se trouve que le roman fait la loi non seulement sur le marché, ce qui serait anecdotique, mais plus insidieusement aussi dans tout le champ littéraire, il recoupe si bien le principe de réalité, la chronologie de nos vies, l'aspiration humaine à l'ordre et à l'organisation, que sa langue devient semblable à celle de l'administration. Un notaire pourrait contresigner ces écritures. Je subis à mon tour cela comme une aliénation inacceptable et je me défends, je me débats, je refuse d'y consentir. Les trois écrivains que vous citez et que j'admire en effet beaucoup ont-ils écrit leur œuvre unique pour résister aussi à cette aliénation, pour affirmer et exercer leur liberté contre tous les dogmes en vigueur, je ne saurais le dire, mais je suis prêt à le croire.
3) Dans l'entretien accordé à Olivier Bessard-Banquy, vous dites « Je ne suis pas un romancier, il faut bien en convenir... »2. Dans « Portrait caché du romancier en administrateur des affaires courantes », vous écrivez même : « J'éprouve un curieux sentiment de honte - le mot n'est pas trop fort - lorsque l'on dit de moi que je suis un romancier. J'entends prêtre et valet. Et je n'ai accepté que cette infamante mention roman figure sur mes livres que pour m'introduire, ainsi masqué, dans les intérieurs bourgeois des lecteurs de bons vieux romans, et là, dans la place, arracher enfin ce masque niais, montrer mon visage défiguré par l'effroi et le rire, et que tous les miroirs de la maison grimacent avec moi - à tant grimacer, qu'ils se brisent. »3 Mais le genre protéiforme du roman pourrait après tout se prêter à la métamorphose que vous décrivez... N'est-ce pas plutôt le roman réaliste sous sa forme la plus traditionnelle que visent implicitement vos propos ?
Vous avez raison. Il est évident que le roman est devenu si élastique qu'il finira par devenir synonyme de livre. Il me semble pourtant que demeurent à l'œuvre dans toutes nos tentatives les forces qui ont fait d'ailleurs la beauté du genre, version Balzac, beauté que je sais voir aussi et apprécier mais qui ne saurait être éternellement le fin mot de la littérature.
4) Comment situez-vous votre travail du point de vue de l'éclatement des genres littéraires qui, dit-on, caractérise le vingtième siècle ? S'agit-il d'un travail de sape des catégories génériques existantes ou de la création d'un genre nouveau ? Quel nom donnez-vous à vos textes si ce ne sont pas des romans ?
Mes derniers livres ont en effet donné à penser que j'avais entrepris de démolir tour à tour tous les genres littéraires, roman d'aventure, édition savante, autobiographie et récit de voyage. Cela s'est fait à mon insu. Il n'y a là rien de systématique. Je n'attaque pas, je contrecarre plutôt les tentatives d'infiltration dans ma prose candide des genres littéraires constitués, si solidement institués même et aguerris par des siècles de pratique et d'illustration qu'ils s'imposent d'abord à moi aussi comme seules solutions possibles. Alors je me braque, je résiste, je retourne contre elles-mêmes les puissances structurantes qui se font jour, je les dévoie, j'essaie de gripper un peu les mécanismes de la machine à produire des livres. Pas mieux que vous, je ne saurais donner un nom générique à mes textes. Je n'ai d'ailleurs pas très envie d'inventer de nouvelles catégories. Il me convient de créer plutôt un certain désordre.
5) Selon vous, « l'auteur est toujours le personnage principal de son livre »4. Vous introduisez ainsi un effet de brouillage autobiographique. Comment concevez-vous le narrateur de vos livres par rapport à la personne de l'écrivain que vous êtes ? S'agit-il d'une sorte d' « autofiction » humoristique ?
L'autre personnage du livre, c'est le lecteur. J'engage avec lui une partie qui prend tantôt la forme d'un jeu, tantôt celle d'un combat. Quant à moi, c'est bien en tant qu'auteur que je suis aussi personnage, il ne s'agit pas tellement de ma personne sociale ou privée, actrice d'une vie qui n'apparaît pas (ou masquée) dans mes livres. En cela, effectivement, je me sens proche de Sterne ou Diderot. L'implication simultanée de l'auteur, du narrateur, du lecteur et des personnages de la fiction permet de créer un jeu de miroirs, des arrière-plans, des niveaux de lecture qui font de celle-ci une aventure plus excitante que la sieste digestive habituellement consacrée à cette activité.
6) « L'initiative laissée aux mots » dans vos textes grève évidemment la part du récit linéaire, constamment en proie à la digression ou à une savante errance. Vous citez parfois Michaux comme une de vos lectures favorites. Cela signifie-t-il que vous considérez vos textes comme plus proches de la poésie que du roman ?
Je suis à vrai dire aussi perplexe à l'égard de la poésie en tant que genre. La notion est vague et se complaît dans ce brouillard. Vieille inclination romantique, sans doute. Le lyrisme excite ma mauvaise ironie et tout autant le sérieux d'une certaine poésie contemporaine, ses formes raides et appliquées, sa complexité recherchée (ainsi son écriture délibérément illisible masque-t-elle l'orthographe incertaine du petit écolier). Il faut bien avouer que le poète est un personnage assez ridicule dès qu'il se proclame tel. « Il y a dans la cocasserie de la foudre », disait Dubuffet. Et de même dans la poésie selon mon goût, que j'associe d'ailleurs volontiers à l'humour, ce concentré de lucidité et d'innocence qui à la fois désintègre le réel et ordonne de nouveaux espaces mentaux habitables.
8) A quoi attribuez-vous l'importance des animaux, de la zoologie dans votre œuvre (dans Palafox par exemple) ?
J'aime naïvement les animaux, la sûreté de leurs instincts, l'enviable simplicité de leurs accouplements... J'aime aussi leur permanence. Je crois que l'homme ne peut s'autoriser le progrès technique, l'évolution des mœurs ou les caprices de la mode que parce qu'il est environné d'arbres et d'animaux qui forment l'immuable décor de son aventure. Nous souffririons trop sans eux de notre propre instabilité. Nous pouvons renverser le roi et tuer le père parce que les vaches paissent alentour comme si de rien n'était. Et puis les animaux m'amusent. Ce sont des personnages comiques, aussi fixes dans leur forme que Charlot avec sa canne et son melon, imperturbables quel que soit le contexte. Tantôt je les emploie dans mes livres pour ce qu'ils sont, avec un souci presque naturaliste, tantôt comme des figures métaphoriques.
9) Pourquoi cet intérêt marqué pour la préhistoire5 ? Est-il emblématique d'une interrogation sur la constitution des savoirs ?
Je prends le mot littéralement et dans tous les sens. La préhistoire est ce temps qui précède le récit, ce grand roman que l'homme se raconte à lui-même depuis qu'il écrit et qui redouble son aventure. Je l'envisage comme le temps d'avant le mensonge, y compris celui que perpétue la littérature. Je n'ignore pas à quel point le facteur biologique a contribué de façon déterminante à l'apparition de l'homme moderne mais je me complais dans l'illusion que tout était possible alors et je m'amuse parfois à y revenir comme s'il était possible de tout recommencer.
10) Est-ce que le discours au second degré que vous pratiquez ne risque pas de vous couper de tout rapport au référent, et par conséquent de vous éloigner un peu du lecteur qui, lui, vit dans le monde ? Votre avant-dernier roman, Oreille rouge, ne montre-t-il pas qu'un voyageur occidental ne peut littéralement rien dire de l'Afrique ?
Certes, le lecteur vit dans le monde et il a l'air de s'y plaire puisqu'il privilégie les livres et les œuvres qui le répètent à l'envi comme autant de miroirs. Il y va pour se rassurer, pour se persuader qu'il ne rate rien. Il va y chercher confirmation de l'état des choses comme s'il doutait du rapport de ses sens. Cette vérification le réconforte, je suppose. D'autres sont plus curieux. Ils sont avides d'expériences plus radicales, ce que j'aime appeler des expériences de conscience. C'est un peu cela qu'Oreille rouge vit en Afrique durant le temps de son voyage. Puis il se referme ensuite, il réintègre ce monde qui est le sien. Le vieux corps a trop de plis. Il reprend sa forme ancienne. Mais celui qui multiplie les expériences échappera peut-être à la fossilisation.
11) Quelle est pour vous la fonction de l'écrivain aujourd'hui, après la fin du règne du réalisme et des idéologies ?
Je ne sais si l'écrivain a une fonction. Est-ce qu'il ne doit pas être au contraire celui qui ne fonctionne pas ? Celui qui dysfonctionne ? L'homme s'est donné des dirigeants, des directeurs, des gouvernants. L'écrivain doit continuer à dire que tout cela ne va pas de soi, que notre monde est une invention humaine, que ses règles peuvent être contestées et refusés les destins en série qui sont les nôtres parce que nous manquons d'imagination, que ceux-ci obéissent à un certain nombre d'injonctions dont nous avons oublié qu'elles sont pour la plupart de pures conventions. La langue est aussi prisonnière de ces conventions. Plus grave, elle en devient la propagatrice et même la principale garante. L'écrivain doit la rendre à son innocence première (ou idéale), lui restituer inlassablement ses facultés d'invention, de satire, de fantaisie, afin que nous puissions encore en faire usage pour nous frayer un chemin intelligent dans la masse opaque et stupide du réel.
12) Pourquoi avez-vous entrepris de « démolir Nisard »? Est-ce votre Contre Sainte-Beuve à vous ?
Désiré Nisard, critique littéraire du XIXe siècle aujourd'hui bien oublié, incarne dans cette fiction toutes les crispations morbides que je viens d'évoquer, cette gravité risible, ce conformisme étroit. Il en résulte un livre agressif, méchant, un jeu de massacre. Je vise les sales têtes des brutes et des crétins qui ont imposé leur vision du monde. La hargne peut être une énergie comique redoutable. Mon narrateur se plait à imaginer que la seule existence de ce Nisard a précipité le monde dans l'ornière, que tous nos malheurs ont cette origine commune et qu'il est donc temps d'en finir avec lui et avec son souvenir même.
13) Sur quel projet travaillez-vous actuellement ?
Je rassemble et retouche des textes brefs écrits ces deux dernières années et qui paraîtront dans quelques mois aux éditions Fata Morgana sous le titre Commentaire autorisé sur l'état de squelette. J'écris également un roman, Sans l'orang-outan, qui sera en quelque sorte le contrepoint de Démolir Nisard. Que devient le monde si l'orang-outan disparaît ? Si tout à coup ce chaînon manque dans le rapport des causes et des effets, et si le système doit fonctionner sans ce rouage essentiel ?
Notes :
1. Y sont cités « Chronologiquement, en m'inclinant au passage devant Cervantès, Sterne, Diderot, Lichtenberg, Baudelaire, Melville, Schopenhauer, Kafka, Allais, Chazal, Arno Schmidt et d'autres, que j'emporte aussi sur l'île déserte, (où je m'échoue, miracle, avec huit cents caisses de livres » : le Conte du Tonneau de Swift, Histoire naturelle de Buffon, Les Chants de Maldoror de Lautréamont, la Correspondance de Flaubert, les Complaintes de Laforgue, Watt de Beckett, La nuit remue de Michaux, le Journal de Gombrowicz, Ada ou l'ardeur de Nabokov, Confusion de peines d'Eric Meunié... »
2. Eric Chevillard, entretien avec Olivier Bessard-Banquy, « Écrire pour contre-attaquer », Europe, n° 868-869, août-septembre 2001.
3. Laurent Zimmermann (éd.), L'Aujourd'hui du roman, Cécile Defaut, février 2005.
4. « Entretien avec Nicolas Vives », propos recueillis par Judith Roze, Page des Libraires, n° 85, novembre 2003.
5. Voir le roman intitulé Préhistoire (Minuit, 1994), le texte « La vie future du professeur Leroi-Gourhan » (Revue de littérature générale, 1996) et « l'entretien avec André Benhaïm « Questions de préhistoire » (in Michel Lantelme et André Benhaïm, Ecrivains de la préhistoire, Presses Universitaires Le Mirail, Toulouse, 2004 ; on peut lire aussi cet entretien sur le site http://www.eric-chevillard.net).
NB : Cet entretien a été réalisé par voie électronique et relu par Eric Chevillard le 22 septembre 2006.
L'auteur tient depuis septembre 2007 un blog,
L'autofictif, http://l-autofictif.over-blog.com/